Critique du système éducatif classique actuel et passé

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Critique du système éducatif classique actuel et passé

Message  Telimectar le Jeu 8 Jan 2009 - 14:38

Un autre beau texte, de Faure, qui est amusant à lire : bien que datant de plus d'un siècle, je ne sais pas pour vous, mais je trouve que nous n'avons pas beaucoups fait avancer les choses (je suis peut être médisant, il faudra me reprendre si vous trouvez Wink

FAURE Sébastien - L’Enseignement (1895)

Notre système pédagogique est déplorable ; il est du reste archi-jugé par les professionnels eux-mêmes de l’enseignement.

Alors que la nature se plaît à donner le spectacle d’une indicible variété dans la conformation cérébrale des êtres humains, la méthode pédagogique revêt un désespérant caractère d’uniformité.

Le programme d’études, dressé pour l’ensemble, ne saurait tenir compte des aptitudes, des tendances, du tempérament de chacun ; c’est une toise sous laquelle tout élève doit passer ; par suite, les plus belles facultés sont laissées souvent en friche, les dispositions les plus heureuses privées de leur développement normal, quand les unes et les autres ne sont pas complètement annihilées. L’originalité, cette fleur si belle mais si délicate, s’affaisse insensiblement jusqu’à l’intégrale flétrissure ; c’est dans chaque spécialité d’enseignement une moyenne d’une lamentable médiocrité.

Nos procédés d’examen et de concours ne contribuent pas peu à ce déplorable résultat. Les programmes sont ainsi dressés - en conformité du reste avec l’ensemble de la méthode pédagogique elle-même, - que dans la presque totalité des branches de nos connaissances littéraires et scientifiques, le sentiment, l’imagination et le raisonnement sont sacrifiés à cette faculté presque mécanique : la mémoire.

Aussi, les meilleurs élèves, les plus forts, ceux qui excellent dans leurs classes brillent dans les distributions de prix, et priment dans les examens et les concours, sont-ils invariablement ceux qui, sous le rapport de cette dernière faculté, sont le plus heureusement doués.

Celle-ci, certes, est un don précieux ; et je trouve fort bien qu’on veille à l’exercer, à l’accroître ; mais il est à craindre, qu’en lui consacrant trop de soins, on ne néglige des facultés au moins aussi indispensables et dont le développement est nécessaire à la santé de l’esprit.

C’est en effet ce qui arrive et je n étonnerai personne en avançant que la plupart de nos bacheliers et lauréats ne sont que de remarquables perroquets ayant appris à bien réciter, suivant la méthode universitaire, un certain nombre de classiques « Jacquot, as-tu déjeuné ? » ou encore d’ingénieux automates, montés par un habile mécanicien à l’effet de tracer sur le tableau noir telle figure géométrique ou telle formule mathématique, de traduire tel passage de Tacite ou d’Ésope, de réciter telle tirade d’Athalie ou de « l’art poétique. »

Sortez ces automates des tours de force qu’on leur a enseignés, ces perroquets des airs qu’on leur a serinés, et ils restent incapables de faire quoi que ce soit par eux-mêmes. Pour que ces jeunes gens, qui pourtant ont fait leurs études, répondent bien à une question, pour qu’ils résolvent un problème, il faut que question et problème soient posés dans les termes qui leur sont rendus familiers par la mnémotechnie de nos lycées et collèges.

En dehors des chemins qu’ils ont cent fois parcourus, ils ne savent se conduire, et pour peu qu’ils se soient égarés, il ne leur est pas possible de retrouver leur voie ; il suffit qu’une même question se présente à eux sous une forme nouvelle pour qu’ils soient tout à fait déroutés.

La mémoire leur montre cette question sous un certain aspect et leur jugement moins exercé n’est pas apte à la leur faire reconnaître, sous un autre travestissement, parce qu’ils n’ont pas été accoutumés à comparer, à réfléchir, à raisonner.

L’histoire, pour nos écoliers, n’est que l’enregistrement brutal d’une foule de faits et de dates sans autre cohésion que l’ordre chronologique ; mais nul ne songe à montrer aux enfants le grandiose et nécessaire enchaînement de ces faits, pas plus que d’en dégager devant eux la philosophie en rattachant à une idée générale la filiation des siècles.

La géographie se borne à l’aride pointage, sur une toile coloriée, des mers, des villes, des fleuves, des montagnes ; mais qui songe à faire voyager les jeunes imaginations sur les immensités de l’océan, à promener leur inquiète curiosité à travers les accidents que présente la croûte terrestre ? Qui songe surtout à les entretenir de la fatale corrélation existante entre la configuration topographique d’une région, son climat, ses produits, et les mœurs, les facultés, les tendances de la population qui l’habite ?

La chimie n’est, sauf quelques rarissimes exceptions, qu’une barbare nomenclature, incapable de guider l’adolescent au sein des affinités, des combinaisons, des analyses et des synthèses qui rendraient si attrayante l’étude de cette science fondamentale.

La physique n’est qu’une succession sèche de lois et de formules, inhabile à suggérer aux enfants l’idée de ses merveilleuses applications.

L’histoire naturelle, cette étude passionnante de la faune et de la flore, aboutit à une manière de catalogue sec et sans commentaires. Il n’est pas jusqu’à l’étude des lettres qui, se présentant à l’imagination ardente des jeunes gens sous les traits d’Homère ou d’Euripide, de Virgile ou de Cicéron, de Bossuet ou de Boileau, ne soit une âpre déception pour les jeunes amants de la poésie, de l’éloquence ou de la littérature.

Dans les lycées universitaires, pas plus que dans les collèges libres, rien, non ! rien, n’est fait pour communiquer aux premiers éléments de l’art et de la science, cette attractive saveur qui leur manque, rien pour donner libre essor au désir de savoir qui ronge fréquemment les intelligences naissantes ; rien pour favoriser l’expansion des indiscrétions naturelles qui sont, le plus souvent la marque des imaginations en travail ; rien enfin qui provoque ou développe les goûts studieux.

Sous l’œil du professeur austère et rigide les interminables colonnes d’élèves suivent sans entrain, sans plaisir, la longue voie qui mène au terme du voyage : le concours, l’examen, les grades.

Toute fugue à travers les sentiers voisins, si attirants, si fleuris, si pittoresques, est une perte de temps qui compromet le succès en mettant en retard. Et les enfants, se traînent péniblement sur cette route, suant, surmenés, fourbus, s’efforçant néanmoins de cacher l’endolorissement de tout leur petit être et de ne pas rester en chemin dans la crainte des pensums, des piquets, des retenues et des mauvaises notes. Incapable d’inspirer à l’écolier l’amour de l’étude en rendant celle-ci attrayante, l’éducateur maladroit se voit dans la nécessité de sévir contre le dégoût qui conduit fatalement à la paresse ; tel le législateur commençant par rendre le bien impraticable et s’armant de prison et de bagne, dans l’impossible espoir d’empêcher le crime.

Enfin, sous couleur d’émulation, on sème comme à plaisir les rivalités, les compétitions ; les cœurs s’habituent au spectacle des inégalités Chacun rêve de la première place, des prix à obtenir, des couronnes à ceindre ; la vanité enfle les uns, l’envie torture les autres ; les premiers font « l’orgueil et la joie » des parents et des maîtres les seconds en font « la honte et le désespoir ».

Le collège apparaît ainsi comme une copie du champ clos social avec sa déprimante concurrence. Les passions s’agitent et se choquent dans ce petit monde où les favorisés sont encensés et chéris, tandis que les autres se heurtent au dédain, à la méchanceté.

Voilà la récolte en herbe, que peut-elle produire en gerbe ?

(texte trouvé sur le site de la CNT-FTE, encore et toujours, quelle mine d'or XD)
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